Un pont passe sa vie à se faire écraser par des camions, tirer par ses câbles et secouer par le vent. Il ne se plaint jamais, et certains tiennent debout depuis près de deux mille ans. Leur secret tient en une phrase : mettre chaque matériau exactement là où il est le plus fort.
Tirer ou écraser : chacun son point faible
Une corde est géniale quand on tire dessus : c'est la traction. Mais pour pousser, elle ne sert à rien (essaie donc de pousser une voiture avec une corde). Une pile de briques, c'est l'inverse : elle encaisse un poids énorme quand on l'écrase, c'est la compression… mais tire dessus et elle se disperse comme une classe à la sonnerie.
Le béton est de la famille des briques. Un béton courant encaisse 25 newtons par millimètre carré avant de s'écraser (25 mégapascals, disent les ingénieurs) : un carré de béton de 1 cm de côté pourrait porter environ 250 kg, à peu près le poids d'un piano droit. Mais quand on tire dessus, il est environ dix fois plus faible. Retiens ce détail : il va tout expliquer.
Plie une règle, découvre un secret
Pose une règle sur deux livres et appuie au milieu : elle plie. C'est la flexion, l'effort préféré des ponts, et c'est un mélange des deux premiers. Imagine la règle comme un paquet de fines fibres : celles du dessus raccourcissent, elles sont comprimées ; celles du dessous s'allongent, elles sont tendues. Entre les deux, une fibre garde sa longueur, zen comme un chat sur un radiateur : la fibre neutre.
Plus une fibre est loin du milieu, plus elle travaille : d'où les poutres métalliques en forme de I, avec presque toute la matière en haut et en bas. Et la hauteur compte énormément. Pour une poutre rectangulaire de largeur b et de hauteur h, la rigidité dépend d'une grandeur appelée moment quadratique :
I = b × h3 / 12
Le h est au cube : double la hauteur, et la poutre devient huit fois plus rigide ! Une règle de 30 mm sur 1 mm posée sur la tranche est, en théorie, 900 fois plus rigide qu'à plat… jusqu'à ce qu'elle bascule sur le côté, un autre ennemi juré des ingénieurs.
Pour voir ça bouger : l'animation de la poutre en flexion.
Béton et acier, le couple parfait
Une poutre en béton seul casse donc… par en dessous, côté tendu. La parade : noyer des barres d'acier dans sa partie basse. L'acier, qui encaisse environ 500 MPa, s'occupe de la traction, le béton de la compression : c'est le béton armé. Le couple s'entend à merveille : les deux se dilatent presque autant à la chaleur, et le béton protège l'acier de la rouille.
Encore plus malin, le béton précontraint, breveté par le Français Eugène Freyssinet en 1928 : des câbles tendus compriment le béton à l'avance, pour qu'il ne travaille (presque) jamais en traction. C'est l'astuce de la rangée de livres que tu soulèves d'un bloc en la serrant fort entre tes mains.
Arc, poutre ou câbles : trois façons de traverser
Tout pont doit faire descendre son poids jusqu'au sol, mais pas forcément par le même chemin. Le pont à poutre, posé sur des piles, travaille en flexion. Simple, mais plus il est long, plus la poutre doit être haute et lourde, jusqu'à passer son temps à porter son propre poids.
Le pont en arc transforme, en simplifiant, la charge en compression : parfait pour la pierre. Le pont du Gard, aqueduc romain haut d'environ 49 m, tient depuis près de deux mille ans, avec dans ses étages inférieurs des blocs allant jusqu'à six tonnes, posés sans mortier. Pas une goutte de colle, juste de la géométrie.
Pour les très grandes portées, on suspend le tablier (la partie où l'on roule) à des câbles. Dans un pont suspendu, deux gros câbles passent au sommet des pylônes et des suspentes verticales y accrochent le tablier : le Golden Gate franchit ainsi 1 280 m d'un seul bond. Dans un pont à haubans, des câbles obliques relient directement le tablier aux pylônes, comme au viaduc de Millau, dont le plus haut pylône culmine à 343 m au-dessus du sol, plus haut que la tour Eiffel. Câbles tendus, pylônes comprimés : chacun son métier.
Le vent, ennemi public numéro 1
Le tablier de Millau, profilé comme une aile, a été testé en soufflerie avant d'être construit. Car tous les ingénieurs ont en tête le pont de Tacoma, aux États-Unis. Ouvert le 1er juillet 1940 et surnommé « Gertie la galopante » tant il ondulait, il s'est tordu dans tous les sens le 7 novembre suivant, sous un vent d'environ 65 km/h, bien loin d'une tempête, avant de s'effondrer. Seule victime : un chien resté dans une voiture.
Une vraie affaire de résonance, en revanche : la passerelle du Millénaire, à Londres. Inaugurée le 10 juin 2000, elle s'est mise à tanguer de gauche à droite sous la foule, et les piétons, en calant leurs pas sur le balancement, l'amplifiaient encore. Fermée deux jours plus tard, elle a rouvert en 2002 avec des amortisseurs… et garde son surnom de « Wobbly Bridge », le pont qui tremblote.
Pour voir ça bouger : l'animation de la résonance.
Aujourd'hui, l'ordinateur simule chaque pont avant sa construction en le découpant en millions de petits morceaux (la méthode des éléments finis), avec de solides marges de sécurité. Tout cela t'attend en sciences de l'ingénieur BAC+1, puis en éléments finis et structures (BAC+3).
Si tu ne retiens qu'une chose
Un pont tient parce que chaque matériau fait ce qu'il sait faire : la pierre et le béton encaissent la compression, l'acier et les câbles la traction. Et pour une poutre, c'est la hauteur qui paie, au cube.
Pour aller plus loin
- Le pont du détroit de Tacoma (Wikipédia)
- Le viaduc de Millau (Wikipédia)
- Cours et exercices corrigés : sciences de l'ingénieur BAC+2 et éléments finis et structures (BAC+3).
Soufiane ISMAILI ALAOUI — ingénieur diplômé de l'INSA Lyon, passé par les classes préparatoires MP, professeur de mathématiques et de physique-chimie. Il donne des cours particuliers à domicile en Île-de-France et en ligne. Découvrir son parcours